Ce que j’ai appris à Lisbonne

Ça fera bientôt un an que j’ai quitté mon caillou, La Réunion, pour le voyage. Un premier arrêt à Rome (sûrement le sujet d’un prochain article), puis en janvier dernier : Lisbonne. Si l’aventure italienne s’est présenté à moi comme une évidence, s’installer au Portugal ne m’était jamais venu à l’esprit. J’avais parcouru le sud du pays en camping-car il y a quelques années et ça avait été un beau voyage. Mais alors, si à l’époque on m’avait dit que j’allais poser mes valises pour six mois à Arroios, quartier populaire de la capitale portugaise, j’aurais demandé sur un ton sarcastique (et la grimace qui va avec) : « Pourquoi faire ?! »

Il faut l’avouer, n’ayant pas grandi en France métropolitaine, je n’avais pas grande connaissance de ce qu’est le Portugal, de sa culture, de sa gastronomie, ou des préjugés sur ses ressortissants. Son soft power ne m’avait pas atteinte. Après le road trip en Algarve, j’avais dégrossi le portrait. Rencontre avec un climat que lui jalousent ces voisins européens, l’Atlantique et les superbes plages de dunes, le fado, les conserves de poisson, les bijoux de murs ou de trottoirs : azulejos et calçadas. Le Portugal ne se la pète pas, pourtant il aurait de quoi.

Aujourd’hui, après un hiver et un printemps à la lisboète, les évidences sont finalement là. En arrivant, je note tout de suite une chose essentielle – en fait, je dirais vitale ! – je n’aurai pas de souci à me soigner la chevelure ici. Les têtes bouclées à crépues sont partout. Oui, à Lisbonne, une partie de la population est originaire des anciennes colonies luso- africaines (le plus souvent Cap-Vert, Angola, Guinée-Bissau, Mozambique), et se dit créole. De quoi, rassurer ma tignasse métisse car mes sœurs de cheveux sont là. De quoi m’excuser non-stop de ne pas parler portugais, tellement je me fonds dans le décor et que les Brésiliens me prennent pour l’une des leurs. De quoi m’interroger sur les identités créoles et leurs représentations à travers le monde. De quoi remarquer une influence portugaise à ma propre culture.

Autre info à aller chercher tout de suite : On mange quoi ? Passage en revue des rayons de la grande distribution, des étales de marchés couverts et je découvre l’origine portugaise de l’appellation réunionnaise de l’aubergine et de la chayotte : « berinjela » pour la bringelle / « chuchu » pour le chouchou. D’ailleurs, le primeur du coin vient du Mozambique et a tout d’un Karane. Dans les cantines de quartier, on snack des feuilletés à la saucisse ou des « chamuça ». En plat du jour, bacalhau ou bitoque. En accompagnement, du riz et même quand les frites sont là. Des plats à base de « bredos » ou de haricots rouges, blancs, rosés, à œil noir, parfois mélangés au riz dès la cuisson… Ah ! Vous aussi, vous avez un zembrocal et appelez les crevettes, les « camarao »!

Et puis je me balade dans les rues dans la ville aux sept collines, souvent à l’oblique donc. Pour mon fessier, ça ira aussi. Les vieux immeubles, les couleurs, les balcons en fer forgé, les garde corps filants, ça me ramène à un je-ne-sais-quoi de chez moi, ça me rappelle les grandes cases créoles, leurs lambrequins façon dentelle, les vieilles échoppes abandonnées mais auxquelles on ne touche pas. J’apprends que la « varang » s’inspire directement de l’architecture portugaise. Il y a beaucoup de jardins, et à coté des pins ou des citronniers, je retrouve les bougainvilliers, les dragonniers, les bibaciers, les ficus et autres cousins du banian et bien sûr, les enfilades de jacarandas alias le « flamboyant bleu ».

Bien réfléchi, les cultures tropicales ont forcément toutes leurs places au pays des grands navigateurs. Habitués de la Route des Indes, reliant les côtes africaines aux Mascareignes, les Vasco de Gama et consorts en ont ramenées des choses dans leur capitale et forcément en ont laissées aussi… Des noms d’archipels (Olá Pedro de Mascarenhas), des noms de famille (Cacedédi les Techer), du vocable, un style (?!), une aptitude – ou la fâcheuse tendance, c’est selon – à tout mélanger. La Réunion à son premier baptême européen a bien reçu le nom de Santa Apolonia. Ici, c’est le nom d’une gare ferroviaire et maritime, départ de tous les itinéraires internationaux. Quand je me représente l’ex-empire colonial des Portugais, je m’imagine le micmac culturel et identitaire dans lequel je pourrais me plonger si je devais moi aussi visiter le Brésil ou les îles du Cap Vert, comment je pourrais me retrouver si j’allais voir Maputo.

Au final, j’avais bien plus de raisons de connaître le Portugal que je ne le pensais. Lisbonne me va bien et pendant ces quelques mois, j’aurais eu plaisir à y prendre racine. Comme quoi, il n’y a peut-être pas de hasard.

Gare Santa Apolonia et dôme du Panthéon national (crédit photo : Pedro Catarino)
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2 réflexions sur « Ce que j’ai appris à Lisbonne »

  1. Smokybluemarine ton article est à la hauteur de la merveilleuse personne que tu es. Merci de nous faire voyager à travers ton article. Continues à porter tes belles valeurs aux quatre coins du monde. Je ne manquerai pas de suivre tes belles aventures. Une fidèle lectrice. Nana.

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